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Les carnets de l’A.A.M.A.

La salle des premiers Ballons ( Jean-Paul Reynaud )
Article extrait du numéro 123 de décembre 2006, de la revue PEGASE dans la série : "J’ai visité le Musée de l’Air et de l’Espace"
   La première chose qu'on voit en entrant dans la Grande Galerie du Musée est un petit ballon " à air chaud ", gonflé, en permanence, par le souffle d'un ventilateur passant sur une résistance électrique. Il monte et descend, guidé dans sa course jusqu'au plafond, par un fil métallique. On donne généralement à ce type d'aérostat le nom de " Montgolfière ", parce qu'il a été inventé et mis au point en 1783, par les frères Joseph et Etienne Montgolfier. Ce ballon est la maquette, à l'échelle 1/6,6 de celui du premier vol humain de l'histoire ; son enveloppe est en toile de spinnaker et sa décoration qui reprend celle de son modèle, a été réalisée par un peintre spécialiste des voiles de bateaux, à l'encre de sérigraphie.

   Résumons en quelques mots l'histoire des Montgolfler
(1)

   Au XVIIIe siècle, la famille Montgolfier est propriètaire d’une manufacture de papier à Annonay(2). Joseph (1740 - 1810), qui était le scientifique des deux frères, en voulant étudier le pourquoi des nuages s'est rendu compte que l'air, si on le chauffait, perdait de sa densité et s'élevait dans l'atmosphère, conformément à la loi d'Archimède. En guise de premier essai, dans la cheminée de sa chambre, il gonfle une chemise qui s'élève jusqu'au plafond. Il poursuit ses expériences avec des globes en papier et se propose alors, de montrer ses inventions au grand public. Le 4 juin 1783, sur la Grand Place d'Annonay, devant l'Assemblée des Etats particuliers du Vivarais, sous les applaudissements de la foule, il fait s'envoler un ballon de 12 mètres de diamètre. Dés le lendemain, une déclaration est envoyée à l'Académie des Sciences, à Paris. Celle-ci demande aux inventeurs de venir dans la capitale afin de renouveler leur expérience. C'est
Etienne (1745 - 1799), le pragmatique, qui se charge de la réalisation des nouveaux ballons. Une fois à. Paris, il s'installe chez Réveillon, grande manufacture de papiers peints, rue du Faubourg Saint Antoine.
Louis XVI accorde une pension de 40.000 livres, mais s'oppose à l'idée de faire voler un homme. Il demande que des essais soient d'abord réalisés avec des animaux afin de tester le bon comportement d'êtres vivants soumis à de brusques changements d'altitude. (Est-ce une première manifestation du principe de précaution cher à notre XXI siècle ?) Toujours est-il que le 19 septembre, en présence du Roi, depuis le parc du château de Versailles, une montgolfière emporte, dans une même cage, un mouton, un coq et un canard. Le ballon se....
La Reconstitution du Musée, à l’échelle 1/6,6 de la Montgolfière du premier vol humain.
Buste en terre cuite de Joseph Montgolfier
L’ascension d’Annonay le 4 juin 1783 (MAE collection Fouminet)
Ascension captive d’une montgolfière dans les jardins de la manufacture de papier Réveillon (DAB cliché 167/4)
L’ascension de Versailles (MAE inv.3179)
Pilatre de Rozier (DAB 411)
Le Marquis d’Arlandes (MAE inv 15157)
Une faïence représentant une ascension captive de la Montgolfière.
....pose dans les bois de Vaucresson ; les passagers ont très bien supporté le voyage(3).

   On reparle alors de faire voler un homme ; le Roi propose d'envoyer un condamné à mort, mais Pilâtre de Rozier, un professeur de chimie qui était, à cette époque, Intendant du Cabinet de physique de Monsieur, frère du Roi, estime que cet honneur ne peut revenir qu'à un homme libre, en l'occurrence, lui. En proposant sa participation, le marquis d'Arlandes apporte la caution de la noblesse et, avec l'appui de Marie-Antoinette, arrache l'autorisation du Roi. On prépare l'événement avec ardeur ; plusieurs essais en captif sont réalisés chez Réveillon et les parisiens viennent en foule assister au spectacle.

   Le ballon, de forme plus ou moins ovoïde a un volume de 2200 m3. Il est en toile recouverte de papier peint ; la peinture ayant le double avantage d'assurer l'étanchéité de l'enveloppe et de décorer le ballon ; sur un fond bleu, de nombreux motifs dorés, dont les
"L" entrelacés à la gloire du Roi, donnent à l'engin un aspect majestueux. Suspendue à l'enveloppe du ballon, une nacelle circulaire est destinée à accueillir les aéronautes et le combustible ; suspendu à la nacelle, au centre du dispositif, une sorte de brasero est chargé de recueillir la paille enflammée destinée à réchauffer le ballon. Le combustible est un mélange de paille humide, de laine et de graisse de mouton. Les raisons qui ont entraîné ce choix demeurent un peu floues ; sans vouloir m'avancer, je pense que c'était principalement pour éviter les grandes flammes et les escarbilles qui n'auraient pas manqué de mettre le feu à l'enveloppe du ballon, constituée de matériaux particulièrement inflammables.

   Le grand jour est le 21 novembre 1783 ; le ballon est gonflé dans la cour du château de La Muette (aujourd'hui, la Porte de La Muette) qui appartenait au Dauphin. Le Roi est absent. Pilâtre de Rozier et le marquis d'Arlandes ont pris place dans la nacelle et, à 13h 54, l'engin est lâché et s'élève lentement ; le marquis d'Arlandes salue la foule et son geste, qui entre pour toujours dans la tradition des aérostiers, déclenche un tonnerre d'ovations. Les hommes activent le feu et le ballon s'éloigne, poussé par une brise d'ouest. Ils traversent ainsi tout Paris et après un vol d'environ 25 minutes, se posent du coté de la Butte aux Cailles, aux alentours de la Porte d'Italie actuelle (il était temps, l'enveloppe commençait à brûler). Le marquis d'Arlandes saute sur un cheval et galope vers La Muette pour prévenir du bon résultat de la mission ; Pilâtre, assailli par la foule qui découpe sa tunique en petits morceaux, en guise de souvenirs, court à l'Académie des Sciences rendre compte de l’exploit - Certains auteurs prétendent qu’il aurait dit, alors ; "Un petit pas pour l’homme,....
L’ascension de la Muette 21 novembre 1783 ; l’envol (DAB 494)
L’ascension de la Muette 21 novembre 1783 ; atterrissage à la butte aux Cailles (DAB355)
L’ascension du Champs de Mars 27 aout 1783 : L’envol (DAB 524)
Jacques Charles (MAE)
L’ascension du Champs de Mars ; l’atterrissage à Gonesse
(DAB 352)
Anne-Jean Robert (MAE)
Maquette du Ballon de Charles et Robert (MAE)
L’ascension du jardin des Tuileries 1er décembre 1783 (MAE inv 3555)
....mais un grand pas pour l'humanité. (NDLR : D'accord, ce n'est pas Pilâtre qui a prononcé cette phrase mémorable, mais Neil Armstrong le 21 juillet 1969, en posant le pied sur la Lune ; il faut avouer cependant qu'elle eut été déjà d'actualité).

   Simultanément, un autre chercheur, le physicien Jacques Charles (1746 - 1823) qui a eu vent des expériences des Montgolfier cherche à les imiter. Il pense à utiliser l'hydrogène, gaz particulièrement léger découvert en 1766 par l'anglais Cavendish. Il construit, un ballon en soie de 4 mètres de diamètre, recouvert d'un enduit à base de gomme ; il le gonfle, tant bien que mal, sur le Champ de Mars et le lâche le 27 août 1783. Ce premier ballon retombe sur le sol aux environs de Gonesse, à 16 Km au nord-est de Paris, à la grande frayeur des habitants. Charles décide alors, avec la collaboration des frères Robert de construire un autre ballon pouvant emporter au moins un homme. Pour rentabiliser son affaire, il lance une souscription : ceux qui voudront être aux premières loges pour assister à l'événement sont invités à souscrire pour une somme de 4 louis.

   L'appareil est une sphère de 400 m3 doté d'une nacelle en osier en forme de gondole. Le Roi interdit l'opération, mais Charles passe outre à cette interdiction et, le 1er décembre 1783 vers 13h 40, soit 10 jours après le vol de Pilâtre, il s'envole, en compagnie de Robert depuis le jardin des Tuileries pour atterrir à Nesles-la-Vallée(4). Robert ayant mis pied à terre, Charles s'envole de nouveau(5), monte à 1500m d'altitude et revient au sol une demi-heure plus tard. L'aéronautique vient de naître une deuxième fois en cette fin d'automne 1783.

   Le plus surprenant, c'est que, du premier coup, Charles a inventé tout ce qui permet aux ballons sphériques de voler : le filet pour retenir la nacelle, la soupape pour libérer l'hydrogène, la manche d'échappement inférieure, l'ancre, le lest et surtout il a trouvé le verni qui assure l'étanchéité pour le gaz hydrogène, plus petite molécule de la création, qui diffuse au travers de toutes les parois.

   Pour le grand public, sans doute parce que le ballon à air chaud qu'ils ont inventé porte leur nom, les frères Montgolfier restent présents dans toutes les mémoires. Il n'en est pas de même de Charles qui n'est connu que des initiés. Seuls, les anciens lycéens se rappellent qu'il était l'époux d'Elvire, l'égérie de Lamartine dans un de ses plus beaux poèmes : Le Lac. La révélation à quelqu'un de son infortune conjugale n'est jamais agréable, mais, ce n'est vraiment pas de chance qu'elle soit en plus immortalisée par un des chefs-d'œuvre de la littérature française. Que les bonnes âmes se consolent cependant, Cupidon n'était sans doute pas l'invité de marque lors de ce mariage, célébré en 1804, entre une jeune femme d'à peine vingt ans et un monsieur à l'orée de la soixantaine. Bon ! revenons à notre sujet.

   Arrivé à ce point de mon récit, je devrais vous dire : " l'appareil du Musée est ... ". Hélas, il ne reste plus rien du matériel technique de l'époque, les enveloppes de toile et de papier peint, les nacelles en osier, tout a disparu à jamais. Il reste les objets d'art qui se moquent du temps qui passe. C'est ce que je vous propose de découvrir ensemble dans cette salle qui jouxte la Grande Galerie, car le Musée dispose d'une très belle collection dont la plupart des objets sont ceux que son ancien directeur, Charles Dollfus qui était, à la fois, collectionneur, historien de l'aérostation et aérostier lui-même, a rassemblés, au cours de sa vie ; à son décès, pour préserver la collection, ils ont été acquis par l'association Les Ailes Brisées et mis en dépôt au M.A.E.

   Il faut dire qu'après les exploits des premiers aérostiers, une mode, dite " au ballon ", se développe comme une traînée de poudre dans tout le royaume et touche tout ce qu'il est possible d'imaginer en la matière : depuis les vêtements féminins qui prennent des formes arrondies extravagantes, jusqu'à la décoration de nombreuses pièces de faïence et de porcelaine, en passant par le mobilier et toute une profusion d'objets d'art, des plus précieux aux plus simples, sans oublier les estampes et tableaux qui rappellent l'événement. Cet engouement va durer jusqu'à la Révolution.

   Sur le mur à gauche en entrant, dans une pénombre propice à la bonne conservation des couleurs, on a accroché plusieurs estampes de l'époque. Elles nous donnent de bons renseignements sur les détails de l'opération, la forme du ballon, sa décoration et la méthode qui était employée pour le gonflement initial. En effet, l'enveloppe de nos montgolfières modernes, constituée d'une matière synthétique aussi légère que résistante, est d'abord gonflée, au sol, au moyen d'un gros ventilateur ; puis, avec un brûleur au propane, l'aérostier propulse de l'air chaud à l'intérieur de la sphère qui se redresse d'elle-même. Rien de tout cela n'existait, en 1783 ; le ballon des Montgolfier était suspendu par des câbles soutenus par deux grands poteaux, au-dessus d'une estrade à l'intérieur de laquelle était allumé un feu, chargé d'effectuer le premier gonflement. Les images nous montrent aussi la fumée dense qui sort du foyer des montgolfières, montrant par-là que le combustible employé n'était pas d'une grande pureté. Par contre, l'artiste, en voulant, sans doute donner à son œuvre une impression de mouvement, a peint les ballons comme....
Une nappe en soie (MAE)
Ballon de Blanchard (DAB 162)
Pendule ornée d’une scène montrant le gonflage du ballon de Charles et Robert (MAE)
Une cage à oiseaux (MAE)
L’aéromontgolfière de Pilatre et Romain (MAE)
Le ballon captif "L’Entreprenant" à Fleurus
Festivités nocturnes avec ascension à l’occasion du baptème de l’Aiglon, place de la Concorde 9 juin 1811 (DAB 835)
Monsieur Margat, aéronaute de Roi, monté sur son cerf Zéphire, 17 juin 1817 (DAB 863)
....traînant derrière eux leur nacelle en remorque. C'est évidemment faux ; comme une feuille morte emportée par le courant d'un ruisseau, un ballon libre fait partie intégrante de la masse d'air dans laquelle il se trouve et ballon et nacelle, se déplacent ensemble, bien droits, au gré du vent ; mais on peut bien pardonner cette petite entorse à la réalité, si c'est pour la bonne cause de l'art.

   Si le ballon de Charles est là, lui aussi, c'est une pendule(6) qui se trouve sur le présentoir au fond de la pièce qui nous renseigne sur la manière de le gonfler : une série de petits tonneaux de bois dans lesquels de l'acide sulfurique agissant sur des copeaux de fer libère l'hydrogène(7).

   Une dernière estampe nous montre un étrange ballon équipé de rames, à la manière d'un bateau dans l'eau ; c'est un projet de Blanchard, première tentative pour diriger les ballons ; sans succès, comme on se doute bien et il faudra attendre 1884 pour que le ballon dirigeable La France fasse un circuit complet entre Meudon et Villacoublay.

   Sur le présentoir du fond de la pièce sont exposés toute une panoplie d'objets, à commencer par deux cannes à pommeaux représentant la Montgolfière, l'un en or, l'autre en argent. On trouve ensuite une série d'objets d'orfèvrerie, bonbonnières, boites, médaillons, éventails, aussi bien en or qu'en bois en passant par l'écaille ou l'ivoire mais tous décorés de motifs très fins et soignés qui représentent surtout le ballon de Charles. Enfin, une quantité d'articles en faïence de l'époque. Il faut dire que cette activité occupait alors, en France, un grand nombre de fabricants. La plus grande production vient de Nevers, mais on en trouve d'un peu partout, y compris des prestigieux ateliers de Moustiers. On ne peut énumérer tous les articles(8), mais soulignons cette pièce originale : un bidet dans lequel est peint un ballon, une fleur, et ce mot : " adieu ". Il y a quelques articles de porcelaine, mais cette matière, apparue en Europe au milieu du XVIIIe siècle est encore très rare. Et pour compléter cette exposition, deux panneaux en toile de Jouy présentent les exploits de Charles, du ballon de Gonesse à celui du 1er décembre.

   Au centre de la salle, le Musée a aménagé une pièce qui veut représenter le bureau d'un célèbre collectionneur : Gaston Tissandier. Toutes les pièces du mobilier sont décorées " au ballon ", sièges, commode, une jolie pendule et autres objets divers et même une cage à oiseau.

   Bien sûr, il y a aussi des maquettes qui reconstituent, avec fidélité, les ballons les plus célèbres. Parmi elles, un étrange assemblage constitué d'une montgolfière cylindrique surmontée d'un ballon sphérique à gaz. Il s'agit de la dernière expérience de Pilâtre de Rozier dont une petite estampe accrochée au mur nous a laissé entrevoir l'issue tragique ; dans une tentative de traversée de la Manche, à Wimereux, prés de Boulogne, le ballon, gonflé d'hydrogène s'enflamme pour une raison encore inexpliquée et s'écrase au sol, faisant de Pilâtre de Rozier et de son compagnon Romain, les deux premières victimes de l'histoire de l'aéronautique qui allait en compter bien d'autres. Il faut remarquer cependant que l'idée de ce système, qui permet à l'aérostier de choisir son altitude de vol autrement qu'en jetant du lest est excellente ; elle sera reprise deux siècles plus tard, par Bertrand Picard et Brian Jones, lors de leur tour du monde en ballon du mois de mars 1999 ; mais eux disposaient d'hélium, gaz inerte, pour gonfler le ballon et d'un brûleur à propane, pour la partie montgolfière.
 
   Enfin, une dernière maquette montrant un ballon maintenu par des soldats de l'An Deux rappelle que la première utilisation d'un aérostat à des fins militaires, date de la bataille de Fleurus en 1794. Pour cela, il avait fallu créer des compagnies d'aérostiers que Bonaparte, finalement, préférera dissoudre, car la lenteur de leurs déplacements gêne la mobilité de ses troupes. Il faut dire que pour fabriquer l'hydrogène, si on n'en est plus aux petits tonneaux de Charles, il faut quand même construire un four dans lequel on fait passer de la vapeur d'eau sur de la limaille de fer ; c'est ainsi que souvent, on choisi de déplacer le ballon tout gonflé au lieu d'avoir à tout reconstruire. Les compagnies dissoutes ne reverront le jour qu'au moment du siège de Paris, en 1870 ; dorénavant, les aérostats n'ont plus qu'un rôle festif dans des représentations plus ou moins extravagantes, comme l'ascension d'un homme sur son cheval ou autres animaux, des tirs de feux d'artifice, ou des sauts en parachute où, après la famille Garnerin, s'illustre Madame Poitevin.

   Bon ! la visite continue, il y a encore beaucoup de choses à voir, dans ce Musée.

JEAN-PAUL REYNAUD
A.A.M.A
Avec la participation de MARIE PROCHASSON
pour l'iconographie
et d'ALEXANDRE FERNANDEZ
pour les photos (MAE)

1) Le sujet a été traité dans le livre " Premiers Envols " de P. Lissarrague, ancien directeur du M.A-E.
2) Chef lieu de canton de l'Ardèche.
3) Le choix de deux oiseaux pour réaliser ce test laisse quand même rêveur.
4) Prés de L'Isle Adam, dans le Val d'Oise.
5) Etait-ce voulu ou était-ce accidentel ?
6) On peut l'admirer sans modération, elle est unique au monde.
7) C'était de la très haute technologie, pour l'époque..
8) Lire l'article de Ch.Dollfus sur le sujet, dans le Pégase N°ll d'octobre 1978